Côte d’Ivoire : l’IA passe de la stratégie à l’exécution
77 cas d’usage recensés, des accords signés, des députés formés : Abidjan veut passer à l’exécution. Reste à transformer chaque cas en ligne budgétaire, avec un responsable, une base juridique pour ses données et un hébergement.
Publié le 29 octobre 2026 · 6 min de lecture · La rédaction Clairancy
Organismes cités
Logos reproduits à titre d’information ; aucun lien entre ces organismes et Clairancy. Emblème de l’Union européenne · Source : MTNIT (Côte d’Ivoire).
L’essentiel
- En septembre 2026, les assises IMPACT IA ont recensé 77 cas d’usage de l’IA en Côte d’Ivoire ; la feuille de route budgétée attendue n’était pas publiée fin octobre.
- L’index Oxford Insights 2025 classe le pays 101e sur 195 ; son score le plus faible porte sur l’adoption par le secteur public (19 sur 100).
- Croiser des fichiers ou transférer des données personnelles hors du pays exige une autorisation préalable de l’ARTCI, dont le silence vaut refus.
Le 10 septembre 2026, à Abidjan, lors des assises IMPACT IA, le Premier ministre ivoirien Robert Beugré Mambé a fixé la consigne : « passer résolument de la vision à l’exécution ». Il a demandé de savoir quoi faire, dans quel ordre, avec quelles ressources, quels responsables et quel calendrier. Les travaux ont recensé 77 cas d’usage dans l’administration, l’agriculture, la santé, l’éducation et le secteur privé ; selon plusieurs comptes rendus, 11 ont été jugés prioritaires après arbitrage. Une feuille de route, que le Premier ministre veut budgétée, était attendue sous trois semaines.
Fin octobre, à notre connaissance, elle n’avait pas été rendue publique. La Côte d’Ivoire est à ce moment précis : la stratégie est écrite, l’exécution commence à peine.
Ce qui est déjà signé
La stratégie nationale de l’IA à l’horizon 2030 (Côte d’Ivoire · ministère de la Transition numérique) a été remise au Premier ministre le 13 mars 2025. Depuis, plusieurs actes vérifiables ont suivi :
- Plan d’accélération 2026-2028 (Côte d’Ivoire · MTNIT) : 7 piliers et 40 projets prioritaires, dont un pilier consacré à une IA nationale, présentés en septembre 2026 par le ministre Djibril Ouattara, en poste depuis janvier 2026.
- Audit de l’écosystème (France · Mistral AI, avec Artefact Côte d’Ivoire) : partenariat annoncé le 17 août 2026 pour cartographier l’écosystème, évaluer données et infrastructures, et prioriser les cas d’usage. Aucun montant n’a été publié.
- Formation (France · aivancity) : accord du 19 juin 2026 pour les jeunes et les agents publics ; bourses d’études remises en septembre.
- Pacte de l’Alliance nationale pour l’IA (Côte d’Ivoire · MTNIT, CGECI, CCI) : signé le 11 septembre 2026 avec le patronat.
- Formation des décideurs (Côte d’Ivoire · Assemblée nationale) : programme pour les députés lancé le 12 octobre 2026, dans un objectif de plus de 2 000 décideurs publics formés d’ici fin 2027. Son président a rappelé que l’IA « ne vote pas ».
- Datacenter national (Côte d’Ivoire · État, à Grand-Bassam) : plus de 20 % d’avancement fin 2025, garantie de 66,1 millions de dollars (États-Unis · EXIM), ouverture visée en 2027.
- Laboratoire IA et big data (international · Banque africaine de développement) : appel d’offres d’équipement lancé par l’État dans le cadre du projet d’administration électronique PARAE, financé par la banque.
Ce qui reste à l’état d’annonce
- L’agence nationale de l’IA (ANIA) et le label SafeAI prévus par la stratégie : aucun texte de création publié à ce jour, selon une analyse juridique d’août 2026.
- Une IA nationale en langues locales, annoncée en mai 2026 pour plus d’un milliard de dollars sur trente ans, sans document budgétaire publié.
- Des capacités nationales de calcul, promises en juin 2026 dans les douze mois.
- Les 77 cas d’usage, recensés mais sans financement rendu public.
Le vrai retard : l’adoption, pas l’infrastructure
L’index de préparation des gouvernements à l’IA 2025 (Royaume-Uni · Oxford Insights) classe la Côte d’Ivoire 101e sur 195. Le détail est plus parlant que le rang. Sur les infrastructures IA, le pays obtient 37,4 sur 100, au niveau du Sénégal (37,0) et devant le Rwanda (33,2) ou le Nigeria (33,7). Son score le plus faible est celui de l’adoption par le secteur public : 19 sur 100.
Autrement dit, le pays n’est pas en retard sur les tuyaux. Il l’est sur le passage à l’usage dans l’administration, c’est-à-dire sur l’exécution. Le Premier ministre l’a reconnu : les initiatives existantes doivent encore « passer de l’expérimentation au déploiement ».
Trois goulots à traiter avant de financer
1. Les données. Le ministre l’a dit lui-même en mai 2026 : sans données fiables et structurées, le projet d’IA nationale « risque de rester symbolique ». Le droit ivoirien est exigeant. Une autorisation préalable du régulateur (Côte d’Ivoire · ARTCI, loi 2013-450) est requise pour croiser des fichiers, utiliser le numéro d’identification national ou transférer des données personnelles hors du pays. Selon le décret 2015-79, l’ARTCI a un mois pour répondre, prorogeable d’un mois, et son silence vaut refus.
2. Le calcul et l’énergie. Fin 2024, le pays comptait environ 5 MW de capacité informatique commerciale en service (UE · D4D Hub, étude Xalam publiée en 2025). Aucune région cloud des grands fournisseurs américains n’y est ouverte. Le supercalculateur public de Bingerville, installé en 2018, ne compte que 12 nœuds hybrides sur 300. Le kilowattheure coûte environ 0,16 dollar, l’un des tarifs les plus élevés d’Afrique selon la même étude, et Abidjan a subi des coupures de courant répétées au printemps 2026.
3. Le budget et les compétences. Les besoins sont estimés à plus de 1 000 milliards de francs CFA d’ici 2030, selon la direction de l’innovation du ministère (mars 2025). À notre connaissance, aucun plan budgété publié n’adosse ce montant. Les talents spécialisés restent rares, un constat dressé en novembre 2025 lors d’une évaluation menée avec le PNUD (international · PNUD).
Ce qu’une feuille de route budgétée doit contenir
Pour chacun des cas d’usage retenus, une ligne de tableau suffit, à condition de remplir sept colonnes :
- Un responsable nommé dans la direction métier concernée, pas seulement au ministère du Numérique.
- Un financeur et une ligne budgétaire, avec le coût d’exploitation sur trois ans, et pas seulement l’investissement.
- La base juridique des données : déclaration ou autorisation de l’ARTCI, et acte réglementaire quand l’État croise ses fichiers. Le délai doit figurer dans le planning.
- Un lieu d’hébergement et une capacité de calcul désignés, en local par défaut tant qu’aucune région cloud n’existe dans le pays, avec une alimentation électrique redondée.
- Un audit de sécurité budgété : l’audit obligatoire des systèmes d’information monte en charge à partir de 2027 (Côte d’Ivoire · ANSSI), et le premier prestataire d’audit n’a été agréé qu’en septembre 2026.
- Un indicateur de résultat publié, mesuré avant et après : délai de traitement, usagers servis, erreurs évitées. La stratégie nationale prévoit déjà des rapports annuels.
- Une clause de réversibilité : données, modèles et paramétrages récupérables, quel que soit le fournisseur retenu.
Une stratégie se juge à ses textes ; une exécution, à ses lignes budgétaires.
La question à poser lundi matin
À votre comité de pilotage : « Pour chacun de nos cas d’usage prioritaires, pouvons-nous nommer le responsable, la ligne budgétaire, l’autorisation de données et le lieu d’hébergement ? »
Questions fréquentes
La Côte d’Ivoire a-t-elle une stratégie nationale d’IA ?
Oui. La Stratégie nationale de l’intelligence artificielle à l’horizon 2030 a été remise au Premier ministre le 13 mars 2025. L’agence nationale de l’IA qu’elle prévoit n’a pas encore de texte de création publié.
Existe-t-il une loi sur l’IA en Côte d’Ivoire ?
Non, pas au 29 octobre 2026. Les projets d’IA relèvent surtout de la loi 2013-450 sur les données personnelles, contrôlée par l’ARTCI, et des audits de sécurité de l’ANSSI.
Peut-on héberger hors du pays des données personnelles ivoiriennes ?
Seulement avec une autorisation préalable de l’ARTCI, prévue par la loi 2013-450. Selon le décret 2015-79, le régulateur a un mois pour statuer, prorogeable d’un mois, et son silence vaut refus.
Sources
- Côte d’Ivoire · Primature — « Avec l’IA, nous devons passer résolument de la vision à l’exécution » (septembre 2026)
- Côte d’Ivoire · Fraternité Matin via AllAfrica — IMPACT IA 2026 : 77 cas d’usage, feuille de route annoncée (13 septembre 2026)
- Côte d’Ivoire · Fraternité Matin — Numérique/IA : la Côte d’Ivoire scelle un partenariat stratégique avec Mistral (31 août 2026)
- Côte d’Ivoire · AIP — Formation des députés à l’intelligence artificielle (octobre 2026)
- Côte d’Ivoire · Ministère de la Transition numérique — Stratégie nationale de l’IA 2030 (texte)
- Royaume-Uni · Oxford Insights — Government AI Readiness Index 2025
- UE · D4D Hub (Xalam) — Data Center Market Brief Côte d’Ivoire (juillet 2025)
- International · Banque africaine de développement — Avis d’appel d’offres, laboratoire IA et big data (PARAE)
- International · DLA Piper — Côte d’Ivoire : loi 2013-450 et décret 2015-79 sur les données personnelles (ARTCI)
- Côte d’Ivoire · Maathis — Intelligence artificielle : enjeux juridiques (août 2026)
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